La Cassa per il Mezzogiorno : l'instrument financier derrière l'usine, et son bilan contrasté
Un fonds public créé en 1950, dissous... en 1984
La Cassa per il Mezzogiorno (« Caisse pour le Midi ») est un fonds public créé par la loi italienne du 10 août 1950, à l'initiative du président du Conseil Alcide De Gasperi, pour financer des travaux d'intérêt public extraordinaires dans le Sud de l'Italie. D'abord tourné vers les infrastructures (routes, voies ferrées, irrigation, électrification), son champ d'action s'élargit après la loi de 1957 : dans les années 1960, l'industrie capte déjà la moitié des financements, contre seulement 20 % pour l'agriculture. C'est cet instrument, complété par des prêts bancaires (Banco di Napoli), qui finance l'essentiel des quelque 300 milliards de lires (un peu plus, très exactement) nécessaires à la construction de l'usine de Pomigliano d'Arco (voir L'usine de Pomigliano d'Arco : d'un centre aéronautique bombardé à l'usine Alfasud inaugurée par Aldo Moro) — un chiffre qui donne la mesure de l'ampleur du projet Alfasud à l'échelle de la politique industrielle italienne de l'époque. Par une coïncidence de calendrier qui n'a bien sûr aucun lien de cause à effet documenté, la Cassa est dissoute la même année (1984) que la fin de production de la berline Alfasud.
Une politique nationale largement critiquée
Prise dans son ensemble, l'action de la Cassa del Mezzogiorno fait l'objet d'un bilan historique sévère. L'historien Denis Mack Smith estime que, dans les années 1960, près d'un tiers des sommes engagées ont été gaspillées par une mauvaise gestion des institutions locales ; de nombreux chantiers annoncés (aciéries, barrages, réseaux d'irrigation) ne sont jamais achevés, au point que le prêtre et homme politique Luigi Sturzo forge, pour les désigner, l'expression restée célèbre de « cattedrali nel deserto » (cathédrales dans le désert). Le journaliste Luigi Barzini relève par ailleurs que les fonds ont surtout profité à de grandes entreprises du Nord de l'Italie, qui en tiraient des usines ultramodernes et fortement automatisées — donc peu créatrices d'emplois locaux — ou délocalisaient dans le Sud une partie de leur production avec un outillage neuf payé par l'État ; Fiat, notamment, en bénéficie directement pour ses usines de Cassino, Termoli et Melfi.
L'Alfasud, une exception à ce constat critique ?
Le cas de Pomigliano d'Arco tranche pourtant, au moins partiellement, avec ce tableau d'ensemble. Sur le plan strictement industriel, la construction de l'usine est un succès rare dans l'histoire des grands travaux publics italiens de la période : achevée avec seulement trois mois de retard malgré de nombreuses grèves de chantier, elle coûte in fine 25 milliards de lires de moins que les 300 milliards budgétés — l'exact inverse du gaspillage dénoncé ailleurs par Mack Smith. Sur le plan de l'emploi, l'usine crée par ailleurs des milliers de postes industriels stables dans une zone qui en manquait structurellement (voir Une main-d'œuvre neuve dans l'industrie : recrutement local et défi de la formation), ce qui correspond bien à l'objectif affiché par Giuseppe Luraghi (voir Une voiture d'État : Alfa Romeo, l'IRI et la décision politique de fabriquer dans le Sud).
Le revers de cette même réussite sociale
Mais ce même succès en matière d'emploi porte en germe l'un des problèmes industriels les plus documentés de l'Alfasud : le recrutement massif d'une main-d'œuvre locale sans expérience automobile préalable, condition même de l'objectif social poursuivi, contribue directement — aux côtés d'autres facteurs disputés entre les sources — aux difficultés de qualité qui entachent la réputation du produit fini (voir Une main-d'œuvre neuve dans l'industrie : recrutement local et défi de la formation, Un « cas anomal » de conflictualité : grèves et tensions sociales à Pomigliano et Une corrosion devenue légendaire : où, comment, et les tentatives (ratées) d'y remédier). En ce sens, l'Alfasud offre un cas d'étude rare et instructif : ni le succès industriel univoque que Luraghi espérait, ni un pur « cattedrale nel deserto » comparable aux chantiers inachevés dénoncés par Sturzo, mais un projet où l'objectif de politique sociale atteint (la création d'emplois locaux) entre directement en tension avec l'exigence de qualité industrielle qui, elle, n'est pas atteinte.
Voir aussi
- Une voiture d'État : Alfa Romeo, l'IRI et la décision politique de fabriquer dans le Sud · L'usine de Pomigliano d'Arco : d'un centre aéronautique bombardé à l'usine Alfasud inaugurée par Aldo Moro · Une main-d'œuvre neuve dans l'industrie : recrutement local et défi de la formation · Un « cas anomal » de conflictualité : grèves et tensions sociales à Pomigliano
- Site source
- fr.wikipedia.org
- Date d'extraction
- 13 sept. 2026
- Une voiture d'État : Alfa Romeo, l'IRI et la décision politique de fabriquer dans le SudAlfa Romeo Alfasud · Societe industrie mezzogiorno
- Une main-d'œuvre neuve dans l'industrie : recrutement local et défi de la formationAlfa Romeo Alfasud · Societe industrie mezzogiorno
- Une corrosion devenue légendaire : où, comment, et les tentatives (ratées) d'y remédierAlfa Romeo Alfasud · Carrosserie corrosion
- L'usine de Pomigliano d'Arco : d'un centre aéronautique bombardé à l'usine Alfasud inaugurée par Aldo MoroAlfa Romeo Alfasud · Societe industrie mezzogiorno
- Un « cas anomal » de conflictualité : grèves et tensions sociales à PomiglianoAlfa Romeo Alfasud · Societe industrie mezzogiorno
- 1980-1984 : le restylage final, l'arrivée tardive du hayon et la fin de la berlineAlfa Romeo Alfasud
- Une voiture d'État : Alfa Romeo, l'IRI et la décision politique de fabriquer dans le SudAlfa Romeo Alfasud
- L'usine de Pomigliano d'Arco : d'un centre aéronautique bombardé à l'usine Alfasud inaugurée par Aldo MoroAlfa Romeo Alfasud
- Une main-d'œuvre neuve dans l'industrie : recrutement local et défi de la formationAlfa Romeo Alfasud
- Un « cas anomal » de conflictualité : grèves et tensions sociales à PomiglianoAlfa Romeo Alfasud