Le Ghia Centurion — l'unique Checker de haute couture, et son destin rocambolesque
Une Checker signée par un grand carrossier italien
Loin de l'image austère de la Marathon, un unique prototype de limousine de grand luxe construit sur un châssis de berline Checker A-12 a bel et bien existé : dessiné et carrossé par la maison italienne Ghia, il apparaît d'abord sans nom particulier au Salon de l'automobile de Paris en 1968, où plusieurs observateurs le décrivent déjà comme une étude de style pour un futur taxi Checker — sans grand enthousiasme pour ses lignes, jugées peu flatteuses par la plupart des commentateurs de l'époque. Réapparu au Salon de New York de 1969 sous le nom de « Ghia Centurion », le véhicule est alors présenté par Rowan Industries, une entreprise d'équipement électrique basée dans le New Jersey.
Une commande à l'origine encore disputée
L'histoire de sa commande reste embrouillée, et les explications avancées par différents témoins de l'époque ne se recoupent pas totalement — un flou assumé plutôt que tranché ici (voir sources/verification-croisee.md). Le donneur d'ordre indirect semble avoir été Amory Haskell, dirigeant de Rowan Industries et beau-frère d'Alejandro de Tomaso, alors propriétaire de Ghia. Selon les versions, la commande initiale émanerait soit d'un cheikh du Moyen-Orient selon certains passionnés de la marque, soit d'une tentative de Ghia elle-même de renouer avec le marché de la limousine de prestige après l'arrêt, quelques années plus tôt, des limousines Chrysler Imperial carrossées par la même maison, soit encore d'un intérêt propre de Checker pour ce segment.
Tom Tjaarda, de l'atelier de Giugiaro à celui de Ghia
Le dessin revient au carrossier Tom Tjaarda, fils du designer d'origine néerlandaise John Tjaarda (dont les études Sterkenberg avaient inspiré la Lincoln-Zephyr). Passé par Pininfarina, Tjaarda travaille en 1967 pour Giorgetto Giugiaro au sein du bureau Ital Styling — préfiguration d'Ital Design — où le projet Checker constitue justement son tout premier dossier. C'est à ce titre qu'il est ensuite convié chez Ghia par son propriétaire Alejandro de Tomaso, qui lui propose un poste et le charge de finaliser la maquette du prototype.
Une mécanique Chevrolet sous une carrosserie de gala
Techniquement, le Centurion repose sur un châssis Checker A-12 animé par un V8 Chevrolet 327 associé à une boîte automatique Powerglide — une transmission Chevrolet à deux rapports que Checker elle-même n'a jamais montée en série. Son aménagement intérieur, résolument tourné vers le grand luxe, comprend un bar avec carafe et verres en cristal, un téléphone et une télévision de 12 pouces ; des strapontins orientés vers l'arrière complètent la banquette principale. Une particularité mécanique reste, elle aussi, non résolue : contrairement à toute logique de production en série, le véhicule est équipé d'une porte arrière gauche à ouverture « suicide » (charnière arrière) et d'une porte droite à ouverture classique — une asymétrie pourtant explicitement demandée dans le cahier des charges d'origine, dont la raison d'être demeure un mystère. Les cadrans du tableau de bord, gradués en unités métriques, suggèrent une destination hors des États-Unis.
D'un jardin de Floride à une restauration complète
Invendu à l'issue du Salon de New York de 1969, le prototype connaît un destin digne d'un roman : utilisé quelque temps par un cadre de Rowan Industries en Floride, il est ensuite échangé contre un terrain dans l'État de Washington ; son propriétaire suivant meurt dans un accident d'avion — un rapprochement macabre avec la disparition, une décennie plus tard, d'Ed Cole lui-même au cours d'un projet de succession de la Marathon (voir David Markin et les tentatives avortées d'un successeur à traction avant). Abandonné sous une bâche pendant des années, le véhicule se dégrade sérieusement avant d'être repéré par un releveur de compteurs qui en pressent la valeur potentielle. Racheté en janvier 2006 par un collectionneur du Massachusetts, il fait l'objet d'une restauration complète achevée à l'été 2007, retrouvant sa teinte d'origine bleu cobalt et une sellerie reproduite fidèlement au tissu d'époque — la preuve, s'il en fallait une, que Checker a bel et bien exploré des pistes stylistiques radicalement différentes de la Marathon ordinaire, sans jamais leur donner suite en production de série (voir Vingt ans sans presque changer — une stratégie, pas un manque de moyens).
Voir aussi
- Site source
- kitfoster.com
- Date d'extraction
- 12 sept. 2026
- Vingt ans sans presque changer — une stratégie, pas un manque de moyensChecker Marathon / Checker Motors Corporation · Histoire et modèles
- David Markin et les tentatives avortées d'un successeur à traction avantChecker Marathon / Checker Motors Corporation · Histoire et modèles
- Superba, Marathon, Town Custom — une seule caisse, plusieurs vocationsChecker Marathon / Checker Motors Corporation · Carrosserie