La collection Schlumpf — comment un empire textile est devenu le plus grand musée automobile du monde
La plus grande concentration de Bugatti au monde ne se trouve pas à Molsheim, mais à une soixantaine de kilomètres de là, à Mulhouse — et elle doit son existence à l'obsession d'un seul homme, industriel du textile, dont la passion a fini par ruiner son propre empire.
Une découverte façon conte des mille et une nuits
Le 7 mars 1977, à l'aube, une centaine d'ouvriers au chômage de l'usine textile HKC de Mulhouse investissent en commando une usine désaffectée du même groupe industriel, persuadés d'y trouver la preuve de la folie financière qui a causé leur licenciement. En allumant la lumière du gigantesque hangar, ils découvrent des centaines d'automobiles d'exception — Bugatti, Mercedes, Maserati, Ferrari, Rolls-Royce — dans ce qui restera l'une des plus fabuleuses découvertes de l'histoire de l'automobile. Trois mille ouvriers sont alors sans emploi, convaincus que cette passion démesurée pour les voitures anciennes a précipité la chute de l'empire textile de leurs patrons.
Fritz et Hans Schlumpf, deux frères et une obsession
Nés en Italie — Hans en 1904, Fritz en 1906 — les frères Schlumpf s'installent à Mulhouse dès 1906, ville natale de leur mère, où ils bâtissent un empire textile florissant. Autant Hans est réputé calme, autant Fritz, plus autoritaire, nourrit depuis toujours un rêve précis : posséder une Bugatti. Il y parvient juste avant la guerre en acquérant une Type 35B de compétition, bientôt connue dans toute la région sous le nom de « la Bugatti 35 du patron ». Accusés de collaboration avec les Allemands à la Libération, les frères Schlumpf doivent leur maintien en France au soutien inconditionnel de leurs ouvriers, qui leur expriment alors leur confiance — un paternalisme qui permet à leur empire textile de continuer à prospérer.
D'une passion à la « boulimie »
C'est la mort de leur mère Jeanne, en mars 1957, qui bascule Fritz Schlumpf dans une frénésie d'achat sans limite : la passion se transforme en ce que L'Argus qualifie littéralement de « boulimie ». Dans les années 1950, ses acquisitions font sourire ; au tournant des années 1960, elles prennent une tout autre ampleur : l'été 1960 voit arriver trois Rolls-Royce, deux Hispano-Suiza, une Tatra et deux Bugatti Type 57, qui rejoignent une quarantaine de véhicules déjà entreposés dans les hangars de l'usine HKC. Fritz engage des rabatteurs, achète en moyenne 5 000 francs par voiture auprès de particuliers, traite directement avec des constructeurs — Amédée Gordini lui cède ainsi dix modèles de course en une seule fois — et surtout, pour ne rien laisser au hasard côté Bugatti, envoie une offre d'achat systématique à tous les propriétaires de la marque recensés dans le monde grâce à un annuaire dédié : une cinquantaine de « pur-sangs de Molsheim » entrent ainsi dans sa collection.
Le printemps 1963 : les voitures personnelles d'Ettore Bugatti
Au printemps 1963, Fritz Schlumpf franchit une étape décisive. Le groupe Messier-Hispano, qui vient de racheter la marque Bugatti, met en vente, avec l'accord de la famille Bugatti, les voitures personnelles d'Ettore ainsi que l'ensemble des pièces stockées dans les hangars de l'usine de Molsheim. Fritz Schlumpf remporte ce lot exceptionnel pour 120 000 francs (l'équivalent d'environ 173 000 euros en 2018) — un lot qui contient notamment le « Coupé Napoléon », l'une des six Royale (voir Les six Royale — provenance et destin de chaque exemplaire survivant), aujourd'hui considérée comme d'une valeur inestimable. Quelques semaines plus tard, c'est la collection complète de l'Américain John Shakespeare, une trentaine de Bugatti dont une seconde Royale, qui rejoint Mulhouse pour moins de 500 000 francs.
⚠️ Précision sur la date de rachat de Bugatti par Hispano-Suiza : cet article évoque un rachat de la marque Bugatti par le groupe Messier-Hispano intervenu « l'année précédente », soit 1962, par rapport au printemps 1963 — une date légèrement antérieure à celle de juillet 1963 généralement retenue par ailleurs (voir 1939-1963 — la mort de Bugatti indépendante, de la guerre à la vente à Hispano-Suiza). L'écart, mineur, pourrait tenir à la distinction entre un accord de principe et une signature effective ; consigné dans sources/verification-croisee.md.
« Quelle folie », murmure François Mitterrand
Pour asseoir sa réputation auprès du petit monde, plutôt sceptique, des collectionneurs internationaux, Fritz Schlumpf dévoile sa collection le 8 mai 1965 à un cercle restreint de personnalités : 500 voitures sont alors réunies. François Mitterrand, présent ce jour-là, aurait murmuré : « Quelle folie. » L'obsession de Fritz finit par se retourner contre les deux frères : les syndicats, inquiets de la santé financière du groupe, se heurtent à un Fritz de plus en plus autoritaire, qui ferme purement et simplement l'usine HKC pour la transformer en entrepôt à voitures — jusqu'à la faillite de 1977 et l'irruption des ouvriers relatée plus haut.
Une réhabilitation posthume
En 1989, la justice française reconnaît indirectement le bien-fondé de l'œuvre accomplie par les deux frères en baptisant le nouveau musée national de l'automobile « collection Schlumpf ». Aujourd'hui, la Cité de l'Automobile de Mulhouse présente plus de 430 véhicules d'exception, dont environ 123 à 150 Bugatti selon les sources — la plus importante et la plus complète collection Bugatti au monde, comprenant deux des six Royale jamais construites.
⚠️ Divergence sur le nombre exact de Bugatti : Wikipédia évoque 123 Bugatti, L'Argus en dénombre 130, tandis qu'une autre source de recherche documentaire avance le chiffre de 150 — un écart qui pourrait tenir à des dates de comptage différentes ou à l'inclusion ou non de véhicules en réserve non exposés au public.
Voir aussi
- Les six Royale — provenance et destin de chaque exemplaire survivant
- 1939-1963 — la mort de Bugatti indépendante, de la guerre à la vente à Hispano-Suiza
- Type 41 « Royale » — la voiture la plus chère et la plus démesurée jamais construite
- Répliques de la Royale, réunions historiques et apparitions dans la fiction
- Site source
- largus.fr
- Auteur du site
- Jean-Luc Moreau / L'Argus
- Date d'extraction
- 12 sept. 2026
- Type 41 « Royale » — la voiture la plus chère et la plus démesurée jamais construiteBugatti (Type 35, Type 41 Royale, Type 57) · Modèles
- Les six Royale — provenance et destin de chaque exemplaire survivantBugatti (Type 35, Type 41 Royale, Type 57) · Modèles
- 1939-1963 — la mort de Bugatti indépendante, de la guerre à la vente à Hispano-SuizaBugatti (Type 35, Type 41 Royale, Type 57) · Histoire et fondation
- Répliques de la Royale, réunions historiques et apparitions dans la fictionBugatti (Type 35, Type 41 Royale, Type 57) · Culture et documentation
- Type 41 « Royale » — la voiture la plus chère et la plus démesurée jamais construiteBugatti (Type 35, Type 41 Royale, Type 57)
- Les six Royale — provenance et destin de chaque exemplaire survivantBugatti (Type 35, Type 41 Royale, Type 57)
- La Fondation Bugatti — le musée de Molsheim dédié à Ettore BugattiBugatti (Type 35, Type 41 Royale, Type 57)
- Ralph Lauren et les grands collectionneurs modernes de Bugatti d'avant-guerreBugatti (Type 35, Type 41 Royale, Type 57)
- 1939-1963 — la mort de Bugatti indépendante, de la guerre à la vente à Hispano-SuizaBugatti (Type 35, Type 41 Royale, Type 57)
- Prescott — le club et le trust britanniques gardiens de la mémoire Bugatti depuis 1929Bugatti (Type 35, Type 41 Royale, Type 57)
- Le Mullin Automotive Museum — un sanctuaire californien pour l'automobile française d'avant-guerreDelahaye et Delage (135, 165, D8)
- Bugatti Type 35 — la voiture de course la plus titrée de l'histoire, modèle par modèleBugatti (Type 35, Type 41 Royale, Type 57)