Les six designers du Charger 1968 — un récit de l'intérieur, entre génie collectif et carrière brisée
Un témoignage rare écrit par l'un des protagonistes
La plupart des articles consacrés au style du Charger 1968 se contentent de créditer un nom. Ce corpus dispose d'une source bien plus rare : un récit signé Diran Yazejian, lui-même membre de l'équipe de style Dodge à l'époque, publié dans le bulletin du club WPC News et repris par Allpar.com. Yazejian y détaille, nom par nom, le fonctionnement interne du studio Dodge de la Chrysler Styling Staff — un lieu littéralement fermé à clé, où chaque studio de marque (Dodge, Plymouth, Chrysler-Imperial) rivalisait dans une compétition interne « amicale mais féroce », jugée uniquement le jour où les maquettes d'argile peintes étaient présentées en salle de démonstration.
Six hommes, six profils, une alchimie collective
L'équipe qui produit le Charger 1968 rassemble six personnalités très différentes : Richard Sias (26 ans), diplômé de l'Art Center de Los Angeles, passé par le style General Motors avant Chrysler, passionné de dessin d'avions et de chasse ; Harvey Winn (23 ans), diplômé de la Cleveland School of Art, qui roulait alors en Mustang Shelby GT350 neuve ; Bill Brownlie (40 ans), chef du studio d'extérieur Dodge, ancien de la Marine pendant la Seconde Guerre mondiale, passé par le studio de Virgil Exner et auteur du concept-car Chrysler Norseman (perdu dans le naufrage de l'Andrea Doria en 1956) ; Charles Mitchell (45 ans), adjoint de Brownlie, ancien pilote de l'Army Air Corps abattu derrière les lignes ennemies pendant la guerre ; Diran Yazejian lui-même (34 ans), passé par le studio de la Turbine Chrysler ; et Frank Ruff (33 ans), responsable de la conception du Charger côté carrosserie B.
Sias, auteur du concept « double diamant », mais tenu à l'écart de la photo officielle
C'est Richard Sias qui, seul, façonne la maquette d'argile au 1/10ᵉ (environ 50 cm) reprenant le thème stylistique « double diamant » qui deviendra la ligne « Coke bottle » caractéristique du Charger 1968 — des galbes prononcés autour des ailes avant et des ailes arrière. Yazejian relève un détail ironique : sur la photographie officielle des « stylistes Dodge à l'origine du concept extérieur », publiée dans un article de novembre 1967 signé par le vice-président du style Chrysler Elwood P. Engel, Sias est absent — simplement en repos ce jour-là — alors qu'il en est le principal auteur.
Un projet menacé d'arrêt, sauvé par une visite impromptue
Le projet Charger n'a, à ses débuts, aucun calendrier officiel : le studio doit avant tout se concentrer sur la Coronet 1968, en retard sur son propre planning. Alors que Brownlie part en voyage d'affaires en Europe, il donne l'instruction explicite d'arrêter tout travail sur le Charger. À son retour, deux semaines plus tard, il découvre que la maquette a continué de progresser en son absence — signe, selon Yazejian, que Sias et Ruff s'attendaient déjà à de sérieux ennuis. C'est à cet instant précis qu'Elwood Engel entre dans le studio, pose la main sur l'épaule de Brownlie et déclare : « Voilà à quoi une voiture devrait ressembler. » Il repart aussitôt chercher l'ensemble du studio Plymouth pour leur montrer la maquette — sa méthode habituelle pour aiguillonner la compétition interne entre studios.
Une reconnaissance refusée, une carrière qui bascule
Malgré ce succès commercial retentissant (96 000 ventes en 1968, contre 20 000 initialement prévues), Richard Sias ne reçoit aucune reconnaissance publique de la part de Bill Brownlie, qui lui aurait reproché d'être « un designer à une seule idée ». Quand la direction Dodge fait fabriquer une montre en or destinée à récompenser un designer méritant sur un projet suivant (le concept-car Charger III), c'est un autre designer, Jim Ebejer, qui la reçoit — au point que Ebejer lui-même, selon Yazejian, en éprouve de la gêne, sachant que la récompense aurait dû revenir à Sias. Sias démissionne peu après, part pour Spokane puis Seattle, où il travaille pour le cabinet de design industriel Walter Dorwin Teague (client Boeing) — tout en possédant, à titre personnel, jusqu'à trois Charger 1968 simultanément, dont l'une transformée en cabriolet artisanal qu'il n'achèvera jamais tout à fait avant de partir à la retraite dans le Montana.
Voir aussi
- Site source
- allpar.com
- Date d'extraction
- 12 sept. 2026
- La première génération (1966-1967) — un accueil commercial mitigé qui force Dodge à tout repenserDodge Charger
- Calandre et phares escamotables — une signature visuelle qui traverse trois générations avant de disparaîtreDodge Charger
- La deuxième génération (1968-1970) — la ligne « Coke bottle » qui transforme l'échec en triomphe commercialDodge Charger