Des Modèles C à A9 — la lignée complète qui précède la Marathon (1922-1960)
Avant que le nom « Marathon » ne devienne, à partir de 1961, synonyme de la marque presque jusqu'à son dernier jour, Checker a fait évoluer sa gamme à travers une douzaine de générations en moins de quarante ans — un rythme de renouvellement finalement bien plus soutenu que celui, délibérément figé, de la Marathon elle-même (voir Vingt ans sans presque changer — une stratégie, pas un manque de moyens).
Les héritiers du Mogul (1922-1928)
Les tout premiers Checker — Modèle C puis Modèle H, devenu H2 après le déménagement à Kalamazoo — restent des évolutions directes du taxi Mogul de Commonwealth Motors. Leur remplacement progressif par les séries E (1924), F (1926, reconnaissable à son pare-brise incliné) et G (1927, premier à proposer en option un six-cylindres Buda aux côtés du quatre-cylindres d'origine) est décrit plus en détail dans L'installation à Kalamazoo — deux usines rachetées et une ligne sans convoyeur.
Model K, M et T : le luxe, puis l'ère Cord (1928-1936)
Le Modèle K, lancé le 4 octobre 1928, marque une rupture nette : c'est la première conception entièrement nouvelle de Checker, un taxi construit sur mesure dans un style proche de la limousine de maître, sur un empattement de 127 pouces et mû par un six-cylindres Buda désormais unique au catalogue. L'accueil est spectaculaire — plus de 4 800 commandes dès le premier mois, 950 exemplaires livrés en un mois — au point qu'à la fin janvier 1929, plus de 8 000 Checker circulent déjà dans les rues de New York, ville qui compte alors 21 000 taxis en tout : Checker et Yellow Cab Manufacturing s'imposent comme les deux constructeurs dominants du secteur, reléguant au second plan des concurrents comme Premier, Pennant ou HCS. Le Modèle M (1930) accentue le style avec des phares rectangulaires « Woodlite » et des ailes avant ouvertes, pensées pour limiter le coût de réparation des accrochages mineurs — une préoccupation de gestion de flotte qui deviendra une constante de la philosophie Checker (voir Une voiture conçue pour le garagiste autant que pour le chauffeur). Une anecdote notable : l'industriel Samuel Insull commande une limousine M blindée et pare-balles sur mesure, un an avant d'être jugé pour fraude — le devenir de ce véhicule reste inconnu. Au plus fort de la Grande Dépression, en 1932, Checker essuie une perte de plus de 800 000 dollars et suspend même son activité plusieurs semaines ; l'entreprise n'en introduit pas moins, dès 1933, le Modèle T, doté d'un tout nouveau huit-cylindres en ligne Lycoming GU — le même moteur que les Cord de l'époque, Checker étant alors passé sous le contrôle de l'industriel E. L. Cord (voir Morris Markin — d'immigrant russe démuni à fondateur de Checker). Une version « rebadgée » du Modèle T est même commercialisée sous le nom d'Auburn Safe-T-Cab à Cleveland.
Model Y : le style Auburn appliqué au taxi (1934-1939)
Le Modèle Y, dévoilé en 1934, pousse l'influence stylistique de Cord encore plus loin, avec des ailes galbées, des chromes abondants, des toits capitonnés et même un toit ouvrant à commande par dépression — le tout sur une mécanique Lycoming GFD 8 de 148 chevaux identique à celle de l'Auburn 850 (un six-cylindres Continental, moins onéreux, rejoint le catalogue en 1936). Sur son empattement long, le Y introduit un coffre à malle intégré de série, ce qui en fait, selon certains historiens de la marque, la toute première voiture produite en série à adopter une silhouette en trois volumes — soit plus d'une décennie avant que la Studebaker de 1947 ou la Ford de 1949 ne popularisent ce même principe. Produit jusqu'en 1939, le Modèle Y sert aussi de base à plusieurs déclinaisons à six et huit portières.
Model A et la parenthèse de la guerre (1939-1946)
Le Modèle A (1939-1942) est sans doute le plus haut en couleur visuellement de tous les Checker d'avant-guerre, avec un avant « en gothique » aux ailes en forme de « cuillère à sucre » — un parti pris esthétique qui divise déjà les commentateurs de l'époque, mais qui répond à un objectif concret : limiter le risque de crevaison lors des accrochages mineurs si fréquents en circulation urbaine dense. Le Modèle A introduit surtout deux inventions brevetées propres à Checker : un toit arrière escamotable façon landaulet (1939) et un toit vitré ventilé au-dessus des strapontins, commercialisé sous le nom « Air-n-Lite » (1936), sans oublier un siège conducteur réglable en quinze positions distinctes (brevet de 1931). C'est également avec le Modèle A que le six-cylindres à soupapes latérales Continental « Red Seal » 226 devient la motorisation exclusive de la marque, pour un quart de siècle (voir Le Continental « Red Seal » 226 — un quart de siècle de loyauté, et une rarissime variante culbutée). La production s'interrompt en 1942 : l'usine de Kalamazoo se consacre à l'effort de guerre, fabriquant notamment des remorques pour Jeep (le modèle G518 dit « Ben Hur »), des cabines de camion et des véhicules de récupération de chars ; Checker construit même, en partenariat avec American Bantam, quatre prototypes candidats au futur programme Jeep de l'armée américaine, un marché qui échappera finalement au duo Willys/Ford.
Les prototypes avortés de l'après-guerre : quand Checker a osé la traction avant
Peu connu, cet épisode mérite d'être détaillé : dès 1945, l'ingénieur Herbert Snow (ancien directeur technique d'Auburn-Cord-Duesenberg) et le carrossier Ray Dietrich planchent sur un successeur radicalement différent du Modèle A. Un premier prototype, le Modèle B, place un six-cylindres Continental à l'arrière en position transversale ; les essais révèlent une répartition des masses désastreuse et des sièges arrière face-à-face jugés inconfortables, et le projet est abandonné. Un second prototype, le Modèle D, inverse la formule avec une traction avant et un moteur transversal à l'avant, dans une carrosserie dessinée par Dietrich nettement plus sobre que celle du Modèle A. Deux exemplaires roulants — une berline cinq places et un taxi sept places — cumulent plus de 100 000 miles d'essais combinés, avec des retours élogieux sur le comportement routier, y compris sous la neige. Le projet est pourtant abandonné en 1946 : le coût de fabrication s'annonce plus élevé, et surtout, l'entretien d'une mécanique à traction avant plus complexe menace de dépasser ce que les exploitants de flottes de taxis sont prêts à accepter — un arbitrage entre innovation et robustesse/facilité d'entretien qui restera une constante de la philosophie Checker jusqu'à la fin de la Marathon (voir Vingt ans sans presque changer — une stratégie, pas un manque de moyens).
Du Model A2 au Model A9 : la standardisation qui prépare la Marathon (1946-1959)
Faute de temps et d'outillage utilisable, Checker doit revenir à une solution rapide : le Modèle A2 (décembre 1946) combine le châssis et la motorisation du Modèle A d'avant-guerre avec la carrosserie dessinée par Dietrich pour le Modèle D avorté, sur un nouveau châssis en X breveté hérité du savoir-faire de Herbert Snow. Le Modèle A3 (août 1947) en est la version « voiture de plaisance », premier Checker doté d'un coffre de série — une nouveauté à l'époque, de nombreuses villes américaines interdisant encore aux taxis d'en avoir un, séquelle réglementaire de la Prohibition destinée à empêcher les chauffeurs de transporter de l'alcool clandestin. Les Modèles A4/A5 (1950) puis A6/A7 (1953) apportent des évolutions mineures — vitrage agrandi, toit rehaussé pour plus de garde au toit à l'arrière — avant le tournant du Modèle A8 (1956-1958) : une carrosserie entièrement nouvelle, aux lignes en tranche de savon désormais caractéristiques, conçue en réponse à une nouvelle réglementation new-yorkaise limitant l'empattement des taxis à 120 pouces (voir New York et le taxi — la naissance du système des médaillons). Le Modèle A8 pose les bases mécaniques et esthétiques qui perdureront jusqu'en 1982 : châssis en X, suspension avant indépendante partageant certaines pièces avec la Ford 1954, ailes fixées par boulons interchangeables sous vingt minutes, pare-chocs avant et arrière identiques. Le Modèle A9 (1958) y ajoute des phares doubles et une calandre « nid d'abeille » à l'esprit « starburst ». C'est sur cette base que Checker lance, en 1959, son tout premier modèle pensé dès l'origine pour le grand public : la Superba, présentée nationalement au salon de l'automobile de Chicago le 8 février 1960 — le prélude direct au lancement de la Marathon, retracé dans Naissance de la Marathon — de la Superba à la désignation A11/A12 (1959-1963).
Voir aussi
- L'installation à Kalamazoo — deux usines rachetées et une ligne sans convoyeur · Naissance de la Marathon — de la Superba à la désignation A11/A12 (1959-1963) · Le Continental « Red Seal » 226 — un quart de siècle de loyauté, et une rarissime variante culbutée · La genèse d'une silhouette — du Modèle A8 (1956) à la calandre définitive · Vingt ans sans presque changer — une stratégie, pas un manque de moyens
- Site source
- en.wikipedia.org
- Date d'extraction
- 12 sept. 2026
- Naissance de la Marathon — de la Superba à la désignation A11/A12 (1959-1963)Checker Marathon / Checker Motors Corporation · Histoire et modèles
- Une voiture conçue pour le garagiste autant que pour le chauffeurChecker Marathon / Checker Motors Corporation · Entretien
- New York et le taxi — la naissance du système des médaillonsChecker Marathon / Checker Motors Corporation · Usage taxi flotte
- Vingt ans sans presque changer — une stratégie, pas un manque de moyensChecker Marathon / Checker Motors Corporation · Histoire et modèles
- La genèse d'une silhouette — du Modèle A8 (1956) à la calandre définitiveChecker Marathon / Checker Motors Corporation · Carrosserie
- Le Continental « Red Seal » 226 — un quart de siècle de loyauté, et une rarissime variante culbutéeChecker Marathon / Checker Motors Corporation · Moteur
- Morris Markin — d'immigrant russe démuni à fondateur de CheckerChecker Marathon / Checker Motors Corporation · Histoire et modèles
- L'installation à Kalamazoo — deux usines rachetées et une ligne sans convoyeurChecker Marathon / Checker Motors Corporation · Histoire et modèles
- L'installation à Kalamazoo — deux usines rachetées et une ligne sans convoyeurChecker Marathon / Checker Motors Corporation
- Vingt ans sans presque changer — une stratégie, pas un manque de moyensChecker Marathon / Checker Motors Corporation
- New York et le taxi — la naissance du système des médaillonsChecker Marathon / Checker Motors Corporation
- Buda puis Lycoming — Checker n'a jamais dessiné son propre moteurChecker Marathon / Checker Motors Corporation
- Naissance de la Marathon — de la Superba à la désignation A11/A12 (1959-1963)Checker Marathon / Checker Motors Corporation
- Le châssis en X et ses pièces empruntées — l'anti-mode au service de la rigiditéChecker Marathon / Checker Motors Corporation
- Le Continental « Red Seal » 226 — un quart de siècle de loyauté, et une rarissime variante culbutéeChecker Marathon / Checker Motors Corporation
- La genèse d'une silhouette — du Modèle A8 (1956) à la calandre définitiveChecker Marathon / Checker Motors Corporation