Grand Prix de Pau 1938 — Delahaye bat Mercedes, une victoire française à la portée politique ambiguë
Le 10 avril 1938, sur un circuit urbain des Pyrénées-Atlantiques, une petite écurie privée française humilie sportivement l'appareil de propagande automobile le plus puissant jamais mis en place par un État. Ce corpus documente cet épisode avec la nuance qu'il mérite : ni miracle patriotique univoque, ni simple fait divers sportif, mais la conjonction d'un règlement de circuit favorable, d'une stratégie de course habile, et d'un contexte politique lourd de sens qu'il serait malhonnête de gommer comme de survendre.
Le contexte : le sport automobile allemand comme instrument d'État
Depuis le milieu des années 1930, la discipline du Grand Prix voit l'irruption des « Flèches d'argent » (Silver Arrows) de Mercedes-Benz et Auto Union, deux écuries directement financées par le régime nazi, qui y voit un instrument de propagande destiné à démontrer la supériorité allemande — y compris raciale, dans la rhétorique du régime. Cette politique a une conséquence directe et documentée sur la carrière de René Dreyfus : pilote français d'ascendance juive par son père, il se retrouve de facto exclu de tout volant compétitif chez Mercedes ou Auto Union, mais aussi, pour des raisons de nationalisme concurrent, chez les écuries italiennes Alfa Romeo et Maserati sous le régime fasciste de Mussolini — alors même qu'il y avait déjà remporté des Grands Prix par le passé.
Une écurie de fortune face à une machine de guerre industrielle
Face à cette situation, l'Écurie Bleue de Lucy O'Reilly Schell engage à Pau deux Delahaye Type 145 : celle du « Million » (voir Le Grand Prix du Million (1937) — un prix crowdfundé par les automobilistes français) pour Dreyfus, une seconde à calandre modifiée pour Gianfranco Comotti. Face à elles, Mercedes-Benz présente sa toute nouvelle W154, conçue par l'ingénieur Rudolf Uhlenhaut, aux mains de Rudolf Caracciola et Hermann Lang — une équipe employant, au faîte de son organisation, jusqu'à 300 personnes, avec des stands entraînés et une logistique sans commune mesure avec le budget, réel mais modeste comparé à celui de Mercedes, de l'écurie française. Auto Union, dont la nouvelle monoplace à moteur central n'est pas encore prête, ne se présente pas à Pau. Aux essais, plusieurs incidents affaiblissent le plateau : l'Alfa Romeo Tipo 308 de Tazio Nuvolari prend feu et doit être retirée, celle d'Emilio Villoresi l'est par précaution, et la Mercedes de Lang, accidentée, est rendue inapte à la course.
Une victoire de stratégie plus que de puissance brute
⚠️ Les chiffres de puissance varient selon les sources : la Mercedes W154 développerait environ 468 bhp contre 230 bhp pour le V12 Delahaye selon la biographie anglophone de Lucy Schell, quand d'autres sources situent la puissance du V12 Delahaye plutôt autour de 238-240 ch (voir Le V12 magnésium du Type 145 — genèse d'un moteur de Grand Prix français) — un écart de puissance brute considérable, quelle que soit la source retenue. Mais le tracé de Pau, sinueux et bordé de maisons comme un circuit urbain à la façon de Monaco, limite structurellement l'avantage de puissance de la Mercedes ; la piste, rendue glissante par l'huile et le caoutchouc au fil de la course, réduit encore cet avantage. Surtout, le V12 Delahaye consomme beaucoup moins de carburant que le moteur suralimenté de la Mercedes, ce qui lui permet de courir sans ravitaillement — alors que Caracciola doit s'arrêter à mi-course. C'est là, très exactement, la même logique qui avait déjà permis à Dreyfus de décrocher le Million l'année précédente : transformer un désavantage de puissance en avantage d'autonomie.
Un pilote allemand vaincu par la douleur autant que par la Delahaye
Au ravitaillement, Caracciola cède le volant à son remplaçant Hermann Lang — les nombreux changements de rapport ayant aggravé une ancienne blessure à la jambe qui le fait souffrir tout au long de la course. Dreyfus, resté en tête, roule alors sans contrainte de ravitaillement jusqu'à l'arrivée, s'imposant avec plus de deux minutes d'avance sur la Mercedes Caracciola/Lang ; Comotti termine troisième sur l'autre Delahaye. Deux semaines plus tard, toujours avec Dreyfus, l'Écurie Bleue remporte également le Grand Prix international de Cork, en Irlande — mais face à un plateau réduit, aucune des deux écuries allemandes ne s'y étant déplacée.
Une victoire française qui n'efface pas les rivalités françaises elles-mêmes
La nuance la plus significative de cet épisode tient peut-être à ce qui se passe ensuite, et que les récits les plus héroïques omettent parfois : en février 1938, le gouvernement français ajoute un nouveau million de francs au fonds destiné à encourager les constructeurs nationaux. Lucy Schell espère ce financement pour achever sa monoplace suivante, la 155. Mais ce sont 600 000 francs qui reviennent finalement à Talbot plutôt qu'à Delahaye et à l'Écurie Bleue — malgré leurs victoires du Million, de Pau et de Cork. En signe de protestation, l'Écurie Bleue boycotte purement et simplement le Grand Prix de l'Automobile Club de France du 3 juillet 1938, alors même que ses trois voitures y étaient inscrites : aucune d'elles ne prend le départ. La solidarité nationale face à la menace allemande, aussi réelle soit-elle sur le terrain sportif, n'efface donc pas les rivalités et les favoritismes bien français dans la répartition des subsides publics.
Une revanche que le régime nazi n'a pas oubliée
Après l'invasion de la France, une rumeur documentée par plusieurs sources veut que Hitler lui-même ait ordonné la saisie du châssis vainqueur de Pau, le numéro 48771 — un épisode et ses suites (la dissimulation des voitures par le carrossier Henri Chapron) sont détaillés dans « Faster », de Neal Bascomb — l'enquête qui a exhumé la tentative nazie d'effacer une défaite.
Voir aussi
- L'Écurie Bleue — la course pour faire de la France ce que l'Italie a fait pour Ferrari
- René Dreyfus — le pilote que le nazisme voulait invisible, vainqueur malgré tout
- Le Grand Prix du Million (1937) — un prix crowdfundé par les automobilistes français
- « Faster », de Neal Bascomb — l'enquête qui a exhumé la tentative nazie d'effacer une défaite
- Le V12 magnésium du Type 145 — genèse d'un moteur de Grand Prix français
- Site source
- hagerty.com, en.wikipedia.org, fr.wikipedia.org (CC BY-SA)
- Auteur du site
- Ronnie Schreiber (Hagerty), citant Neal Bascomb ; contributeurs Wikipédia
- Date d'extraction
- 12 sept. 2026
- René Dreyfus — le pilote que le nazisme voulait invisible, vainqueur malgré toutDelahaye et Delage (135, 165, D8) · Personnalites
- « Faster », de Neal Bascomb — l'enquête qui a exhumé la tentative nazie d'effacer une défaiteDelahaye et Delage (135, 165, D8) · Culture et documentation
- Le Grand Prix du Million (1937) — un prix crowdfundé par les automobilistes françaisDelahaye et Delage (135, 165, D8) · Compétition
- Le V12 magnésium du Type 145 — genèse d'un moteur de Grand Prix françaisDelahaye et Delage (135, 165, D8) · Moteur et technique
- Lucy O'Reilly Schell — l'Irlandaise-Américaine qui a dirigé la seule écurie de Grand Prix gagnante jamais menée par une femmeDelahaye et Delage (135, 165, D8) · Personnalites
- L'Écurie Bleue — la course pour faire de la France ce que l'Italie a fait pour FerrariDelahaye et Delage (135, 165, D8) · Compétition
- Delahaye Type 165 — le roadster « goutte d'eau » de Figoni & Falaschi (1938)Delahaye et Delage (135, 165, D8)
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- « Faster », de Neal Bascomb — l'enquête qui a exhumé la tentative nazie d'effacer une défaiteDelahaye et Delage (135, 165, D8)
- Indianapolis 1940 — la dernière course de l'Écurie Schell, et l'exil américain de DreyfusDelahaye et Delage (135, 165, D8)