1959 — l'apogée des ailerons Cadillac et le départ de Harley Earl
Le choc du « Forward Look » de Chrysler (été 1956)
En août 1956, le styliste General Motors Chuck Jordan tombe par hasard sur un parc de Chrysler 1957 neuves en attente de livraison. Le nouveau style « Forward Look » de Chrysler, œuvre de son directeur du style Virgil Exner (lui-même ancien de chez General Motors, formé dans le studio Pontiac dans les années 1930), se révèle nettement plus bas, plus anguleux et plus dynamique que tout ce que General Motors prépare alors pour 1957 — une Plymouth 1957 affiche par exemple une caisse inférieure d'environ 15 cm à celle d'une Chevrolet 1957. Bill Mitchell, alerté par Jordan, se rend constater la chose lui-même : selon les sources consultées, l'ensemble de la direction du style General Motors comprend en un instant qu'elle vient de perdre, du jour au lendemain, sa position acquise de longue date de leader incontesté du style automobile américain.
Une mutinerie de studio en l'absence d'Earl
Le programme de style 1959 est déjà bien engagé, sur les instructions initiales de Harley Earl, lorsque survient ce choc. Selon l'auteur Michael Lamm (qui a interviewé de nombreux stylistes GM de cette période), c'est Bill Mitchell, alors directeur du style et dauphin déclaré d'Earl, qui prend l'initiative de tout reprendre à zéro pendant qu'Earl est en voyage en Europe et donc hors de portée. Mitchell obtient le soutien des directeurs de division et surtout du président de General Motors Harlow Curtice (ami de longue date d'Earl, mais désormais rallié à la nouvelle direction stylistique) avant même le retour d'Earl. À son retour, Earl reste plusieurs jours sans réaction, visiblement sonné par l'ampleur de ce qui s'apparente à une mutinerie de son propre studio — mais, ne pouvant envisager de renvoyer l'ensemble de son encadrement, dont Mitchell lui-même, il finit par apporter son soutien à la nouvelle direction stylistique.
Une contrainte budgétaire inédite : cinq marques, une seule caisse
Le repositionnement stylistique de 1959 coïncide avec une rationalisation industrielle majeure : pour la première fois, la caisse « A-body », jusque-là réservée à Chevrolet et Pontiac, est abandonnée, laissant Chevrolet, Pontiac, Oldsmobile et Buick partager une même caisse « B-body » — Cadillac conservant nominalement sa propre caisse « C-body », en réalité une version allongée de la même base. Les cinq marques doivent en outre partager les mêmes portières avant, initialement dessinées pour les grandes Buick. Le défi confié aux stylistes est alors de préserver l'identité visuelle propre de chaque marque malgré cette parenté mécanique inédite — un problème dont Chrysler, en pleine reconstruction commerciale, n'avait pas à se soucier de la même manière.
Les ailerons Cadillac 1959, signés Dave Holls
Sur la Cadillac 1959, le styliste Dave Holls pousse le thème des ailerons — apparu dix ans plus tôt (voir L'origine des ailerons Cadillac (1948) — le Lockheed P-38 Lightning, Frank Hershey et la ferme de la contestation) — à son paroxysme : les doubles feux arrière, jusque-là logés à la base des ailerons, sont déplacés au centre de ceux-ci et associés à des feux de forme « obus » rappelant l'imagerie des fusées, tandis que les ailerons eux-mêmes atteignent leur hauteur maximale sur toute l'histoire de la marque. Combinés à des carrosseries plus basses (environ 7,5 cm de moins qu'en 1958) et à un pare-brise panoramique toujours plus prononcé, les Cadillac 1959 deviennent, selon les mots mêmes d'Ate Up With Motor, « une icône par excellence de l'Amérique des années 1950, dans toute sa grandeur et son absurdité » — au point de finir reproduites sur des timbres-poste et des t-shirts des décennies plus tard.
L'Eldorado 1959 au sommet de la gamme
Au sein de cette gamme 1959, l'Eldorado occupe toujours le sommet, déclinée en trois versions : le cabriolet Biarritz, le coupé rigide Seville, et la berline Brougham, désormais assemblée par Pininfarina (voir L'Eldorado Brougham 1959-1960 — assemblage par Pininfarina à Turin, chant du cygne du modèle). L'Eldorado se distingue visuellement du reste de la gamme par une garniture chromée de custode qui souligne le contour supérieur et inférieur des flancs de caisse (les Series 62 et De Ville se contentant d'une simple moulure horizontale), et mécaniquement par son moteur « Q-code » à trois carburateurs double corps, porté à 340 ch contre 325 ch pour le moteur standard (voir L'escalade mécanique de l'Eldorado — de la double carburation « dual quad » au « Q-code » tri-carburateur).
Le départ à la retraite de Harley Earl
Harley Earl atteint l'âge de la retraite obligatoire chez General Motors le 22 novembre 1958, environ cinq semaines après la commercialisation des Cadillac 1959 — les modèles 1959 sont donc, de fait, son dernier programme de style mené jusqu'à son terme, bien qu'il n'en ait pas eu le contrôle final. Le 1er décembre 1958, Bill Mitchell s'installe officiellement dans le bureau de son mentor. Pour son départ, l'équipe de style lui offre un roadster personnalisé, dernier d'une longue lignée de véhicules construits sur mesure pour son usage personnel au fil de sa carrière. Earl se retire en Floride avec son épouse Sue ; il meurt le 10 avril 1969.
Un accueil public mitigé, un rôle historique incontesté
Les ventes Cadillac 1959 progressent légèrement par rapport à 1958 sans toutefois retrouver les niveaux de 1956-1957. Si la critique salue généralement les lignes générales de la nouvelle gamme, les ailerons suscitent d'emblée des réserves, y compris en interne chez General Motors — dans un climat plus large de critique sociale des excès de l'industrie automobile américaine (les essais de Vance Packard et John Keats, contemporains). Sous la direction de Bill Mitchell, la gamme Cadillac amorce dès 1960 un mouvement de simplification progressive des ailerons, qui deviennent horizontaux dès 1965 — voir L'Eldorado 1967 — le passage à la traction avant, rupture technique pour un modèle de ce standing pour la rupture stylistique et technique suivante.
Voir aussi
- L'origine des ailerons Cadillac (1948) — le Lockheed P-38 Lightning, Frank Hershey et la ferme de la contestation
- L'Eldorado Brougham 1959-1960 — assemblage par Pininfarina à Turin, chant du cygne du modèle
- L'escalade mécanique de l'Eldorado — de la double carburation « dual quad » au « Q-code » tri-carburateur
- Harley J. Earl — le styliste qui a imposé l'idée d'une Corvette
- Bill Mitchell — le styliste derrière l'Eldorado, de 1937 à sa propre retraite en 1977
- L'Eldorado 1967 — le passage à la traction avant, rupture technique pour un modèle de ce standing
- Site source
- ateupwithmotor.com
- Date d'extraction
- 12 sept. 2026
- Harley J. Earl — le styliste qui a imposé l'idée d'une CorvetteChevrolet Corvette (C1-C3) · Histoire et modèles
- L'Eldorado Brougham 1959-1960 — assemblage par Pininfarina à Turin, chant du cygne du modèleCadillac Eldorado · Histoire et modèles
- L'origine des ailerons Cadillac (1948) — le Lockheed P-38 Lightning, Frank Hershey et la ferme de la contestationCadillac Eldorado · Histoire et modèles
- L'Eldorado 1967 — le passage à la traction avant, rupture technique pour un modèle de ce standingCadillac Eldorado · Histoire et modèles
- Bill Mitchell — le styliste derrière l'Eldorado, de 1937 à sa propre retraite en 1977Cadillac Eldorado · Histoire et modèles
- L'escalade mécanique de l'Eldorado — de la double carburation « dual quad » au « Q-code » tri-carburateurCadillac Eldorado · Moteur
- La Hydra-Matic chez Cadillac — de la boîte à quatre rapports à la « Controlled Coupling »Cadillac Eldorado
- L'Eldorado Brougham 1959-1960 — assemblage par Pininfarina à Turin, chant du cygne du modèleCadillac Eldorado
- « Seville » — un nom Cadillac réutilisé pour deux modèles bien distincts, à ne pas confondreCadillac Eldorado
- L'escalade mécanique de l'Eldorado — de la double carburation « dual quad » au « Q-code » tri-carburateurCadillac Eldorado
- « The Cadillac of X » — Cadillac comme synonyme d'excellence dans la langue américaineCadillac Eldorado
- De la XP-727 à la XP-825 — huit ans de tâtonnements stylistiques avant l'Eldorado de 1967Cadillac Eldorado
- L'origine des ailerons Cadillac (1948) — le Lockheed P-38 Lightning, Frank Hershey et la ferme de la contestationCadillac Eldorado
- La généalogie des V8 Cadillac — du 331 ci de 1949 au 500 ci de 1970Cadillac Eldorado