Le projet AM — combler le vide entre la 2 CV et la DS
Un catalogue à deux extrêmes
À l'arrêt de la Traction Avant en 1957, la gamme Citroën se réduit à ses deux bornes : la rustique 2 CV (375 puis 425 cm³) d'un côté, la révolutionnaire DS/ID (1 911 cm³) de l'autre. Entre les deux, rien — alors que Renault vient de rencontrer un succès commercial marquant avec sa Dauphine, positionnée exactement sur ce segment intermédiaire que Citroën ne dessert pas. C'est ce constat qui pousse le bureau d'études, sous la direction de Pierre Bercot, à lancer au tournant de 1957-1958 un projet de « milieu de gamme » — désigné en interne projet M, puis classé par le service des Mines sous le type AM.
Une étude menée à un train inhabituel
Contrairement aux habitudes maison — douze années de gestation pour la 2 CV, une durée comparable pour la DS, seule la Traction Avant ayant été bouclée en une dizaine de mois — le projet AM est mené tambour battant entre 1958 et 1961. Fait notable : à l'origine, la voiture devait hériter de la suspension hydraulique de la DS. Cette option est rapidement abandonnée pour des raisons de coût, au profit d'un choix plus pragmatique — asseoir la future voiture sur la plateforme et la mécanique de la 2 CV « Type A », déjà amortie.
Un cahier des charges contraignant
Pierre Bercot impose des exigences précises : un véhicule confortable à quatre places, ne devant pas dépasser quatre mètres de longueur, et surtout pas de hayon — carrosserie qu'il juge trop « utilitaire » pour une voiture destinée à une clientèle en ascension sociale. La voiture devra donc être un trois-volumes classique, contrainte qui pèsera directement sur le travail du styliste (voir La lunette arrière inversée — genèse d'un choix esthétique contraint). Le résultat technique tient de la « super 2 CV » habillée d'une carrosserie bourgeoise : le châssis, les trains roulants et la base mécanique viennent de la populaire, mais la présentation, la finition intérieure et le confort visent une clientèle qui ne peut ou ne veut pas encore s'offrir la « Déesse ».
Un positionnement tarifaire qui matérialise le « chaînon intermédiaire »
Les prix de lancement de 1961 illustrent avec précision cette stratégie de comblement de gamme : une 2 CV AZLP 425 cm³ à embrayage centrifuge se vend 4 950 francs, l'Ami 6 berline 6 550 francs, l'ID 19 berline normale 9 970 francs. L'Ami se positionne ainsi environ 32 % au-dessus de la 2 CV et 34 % en dessous de l'ID 19 — un chaînon intermédiaire non pas seulement dans le discours commercial, mais dans les chiffres eux-mêmes.
Un nom aux origines disputées
Aucune source consultée ne tranche définitivement l'origine du nom « Ami », et plusieurs explications circulent, sans s'exclure nécessairement :
- Selon les archives Citroën elles-mêmes (citées par Wikipédia et par le service de presse Citroën/Stellantis), un « I » aurait simplement été ajouté au sigle du projet « AM » pour former « AMI », rétro-acronyme d'« Automobile de MIlieu de gamme ».
- Une autre version, également relayée par la communication officielle du groupe, évoque un jeu phonétique mêlant le sigle « AM », le mot anglais miss et le mot italien amici (« amis ») — clin d'œil probable de Flaminio Bertoni, styliste italien du projet, à sa langue natale.
- Une version plus terre-à-terre veut simplement que le type Mines « AM », une fois attribué, ait suggéré aux équipes le nom tout trouvé d'« Ami ».
- Quant au chiffre « 6 » accolé au nom, certains y voient un rappel de la cylindrée (602 cm³), d'autres le résultat d'un jeu arithmétique : deux cylindres multipliés par trois chevaux fiscaux.
Sur le plan commercial, l'Ami 6 innove en se présentant explicitement dans ses documents publicitaires comme la « deuxième voiture idéale pour Madame », ciblant une clientèle urbaine et féminine en pleine expansion (voir La publicité de l'Ami — « la deuxième voiture idéale pour Madame » et « Quoi de huit ? »).
Une anecdote de méthode restée introuvable
Malgré des recherches ciblées, aucune source accessible lors de la rédaction de ce corpus ne documente une étude de marché formalisée (sondage, panel de consommateurs, test en clinique) qui aurait précédé ou orienté la conception de l'Ami 6. Ce qui est en revanche solidement établi est le cahier des charges de Pierre Bercot décrit ci-dessus, ainsi que le constat commercial du succès de la Renault Dauphine sur ce segment. Ce point est consigné comme gisement de recherche non abouti plutôt que comblé par une anecdote non vérifiée — voir sources/verification-croisee.md.
Un intérim de neuf ans avant l'arrivée de la GS
L'Ami occupe seule le segment intermédiaire pendant près d'une décennie. Ce n'est qu'en 1970, avec le lancement de la Citroën GS, que la marque dispose enfin d'un modèle réellement conçu dès l'origine pour ce milieu de gamme — traction avant moderne, quatre cylindres à plat, suspension hydropneumatique proche de celle de la DS — plutôt qu'une carrosserie bourgeoise greffée sur un châssis de 2 CV. Le projet ayant abouti à la GS, désigné en interne « projet F », est d'ailleurs cité par l'Amiclub de France comme l'une des raisons budgétaires ayant contraint le restylage de l'Ami 8 à réutiliser au maximum l'outillage existant plutôt qu'à repartir d'une feuille blanche (voir L'Ami 8 (1969) — le restylage d'Opron et la fin de la ligne en Z). L'arrivée de la GS n'entraîne pas l'arrêt immédiat de l'Ami, dont la carrière se poursuit huit années supplémentaires et s'enrichit même, en 1973, d'une version Ami Super directement motorisée par le premier bloc de la GS (voir L'Ami Super (1973-1976) — le moteur de la GS dans une carrosserie d'Ami) — mais elle marque bien le moment où le segment intermédiaire de la gamme Citroën cesse de reposer sur un compromis technique hérité de la 2 CV pour recevoir enfin une plateforme pensée pour ce rôle.
Voir aussi
- La lunette arrière inversée — genèse d'un choix esthétique contraint
- Citroën Ami 6 berline (1961-1969) — fiche modèle et évolution millésime par millésime
- L'usine de Rennes-La-Janais — la première grande décentralisation de Citroën
- La publicité de l'Ami — « la deuxième voiture idéale pour Madame » et « Quoi de huit ? »
- Citroën Ami 6 et Ami 8 — le chaînon intermédiaire entre 2CV et DS
- Site source
- fr.wikipedia.org
- Date d'extraction
- 12 sept. 2026
- La publicité de l'Ami — « la deuxième voiture idéale pour Madame » et « Quoi de huit ? »Citroën Ami (6, 8, Super, M35) · Culture documentation
- Citroën Ami 6 berline (1961-1969) — fiche modèle et évolution millésime par millésimeCitroën Ami (6, 8, Super, M35) · Histoire et modèles
- La lunette arrière inversée — genèse d'un choix esthétique contraintCitroën Ami (6, 8, Super, M35) · Histoire et modèles
- L'Ami 8 (1969) — le restylage d'Opron et la fin de la ligne en ZCitroën Ami (6, 8, Super, M35) · Histoire et modèles
- Citroën Ami 6 et Ami 8 — le chaînon intermédiaire entre 2CV et DSCitroën 2CV · Histoire et modèles
- L'Ami Super (1973-1976) — le moteur de la GS dans une carrosserie d'AmiCitroën Ami (6, 8, Super, M35) · Histoire et modèles
- L'usine de Rennes-La-Janais — la première grande décentralisation de CitroënCitroën Ami (6, 8, Super, M35) · Histoire et modèles
- La lunette arrière inversée — genèse d'un choix esthétique contraintCitroën Ami (6, 8, Super, M35)
- Un nom recyclé, pas un retro-design : pourquoi l'Ami ne rejoint pas la vague New Beetle/PT Cruiser/Mini/500Citroën Ami
- La publicité de l'Ami — « la deuxième voiture idéale pour Madame » et « Quoi de huit ? »Citroën Ami (6, 8, Super, M35)
- L'Ami 8 (1969) — le restylage d'Opron et la fin de la ligne en ZCitroën Ami (6, 8, Super, M35)
- Citroën Ami 6 berline (1961-1969) — fiche modèle et évolution millésime par millésimeCitroën Ami (6, 8, Super, M35)
- Le bicylindre 602 cm³ — né pour l'Ami, pas pour la 2 CVCitroën Ami (6, 8, Super, M35)
- La suspension à interaction avant-arrière sur l'Ami — évolutions propres au modèleCitroën Ami (6, 8, Super, M35)
- L'usine de Rennes-La-Janais — la première grande décentralisation de CitroënCitroën Ami (6, 8, Super, M35)