Ferdinando Innocenti — du fer forgé toscan à l'industrie automobile milanaise
Avant d'être un nom associé à la Lambretta puis à la Mini italienne, Ferdinando Innocenti est d'abord un entrepreneur de la métallurgie légère, dont le parcours illustre la capacité de reconversion industrielle italienne de l'entre-deux-guerres jusqu'à l'après-guerre.
Origines toscanes et premiers pas dans le fer (1891-1922)
Ferdinando Innocenti naît le 1er septembre 1891 à Pescia, dans le Val di Nievole toscan, fils de Dante Innocenti, artisan forgeron et charron, et de Rosa Cuppari. La famille s'installe à Grosseto en 1899, où Dante ouvre une quincaillerie puis un second commerce. Dès 1906, l'adolescent travaille dans l'affaire familiale et en apprend les rouages — stocks, clientèle, fournisseurs. Vers ses dix-huit ans, il gère déjà un rayon de récupération de vieux fer, troquant volontiers le métal recyclé contre des lubrifiants à revendre. À partir de 1920, il étudie les applications naissantes du tube d'acier, alors filière encore peu exploitée en Italie.
Rome, la faillite bancaire et le tube Dalmine (1923-1931)
En 1923, Ferdinando part à Rome avec son demi-frère Rosolino pour changer d'échelle, fort d'environ 500 000 lires de capital — qu'une faillite bancaire dévore aussitôt. Plutôt que d'abandonner, il se relance sur les tubes sans soudure sous licence Dalmine (elle-même liée à l'allemand Mannesmann), destinés au bâtiment, à l'agriculture et à l'industrie, et ouvre en 1926 un entrepôt-atelier via Porto Fluviale. En 1930, l'affaire prend le nom de Fratelli Innocenti (« Innocenti Frères »).
Entre 1931 et 1934, une série de chantiers prestigieux dans l'orbite du Vatican assoit sa réputation : l'irrigation de 14 hectares à Castel Gandolfo à partir des eaux du lac Albano, des installations dans les jardins du Vatican, des systèmes de prévention incendie, des tribunes place Saint-Pierre, et surtout l'échafaudage de la restauration de la chapelle Sixtine — où le système tubulaire breveté, rapide à monter et démonter, permet d'éviter tout risque pour les fresques. Ces commandes s'appuient sur les liens techniques d'Innocenti avec Dalmine (dont il est actionnaire) et sur des relations influentes, notamment le comte Franco Ratti, neveu du pape Pie XI.
Lambrate et le collier d'échafaudage breveté (1932-1936)
En 1932, l'activité bascule vers Milan, mieux placée pour profiter de la reconstruction urbaine malgré une conjoncture très dure (production industrielle en recul de 27 % entre 1928 et 1932, chômage dépassant le million en 1931). En 1933, une usine s'élève à Lambrate, quartier périphérique est de Milan, entre la via Pitteri et la rivière Lambro — site qui restera le cœur industriel de l'entreprise jusqu'en 1993. La même année, l'entreprise devient une société par actions et dépose le brevet qui fait sa fortune : un collier de raccordement réutilisable pour tubes d'échafaudage, bien plus rapide à installer que le ligaturage traditionnel au fil de fer, qui transforme la pratique du bâtiment en Italie et à l'étranger.
Diversification et production de guerre (1935-1943)
Au milieu des années 1930, l'entreprise essaime dans plusieurs villes italiennes (Rome, Gênes, Naples, Bologne, Florence, Turin, Palerme, Trieste) et se structure en quatre branches : matériaux de bâtiment et installations électriques, applications agricoles et sportives de la tuyauterie, matériel industriel et de centrales, et enfin mécanique lourde (automobile, artillerie, verrerie). À partir de 1935, profitant du programme industriel mussolinien d'Apuania, Innocenti fonde la SAFTA (Società Anonima Fabbricazione Tubi d'Acciaio) pour fabriquer directement ses propres tubes.
La Seconde Guerre mondiale transforme l'entreprise en fournisseur d'armement de premier plan : carcasses de bombes, obus d'artillerie, hangars préfabriqués, ponts tubulaires, puis douilles de munitions sous licence allemande. L'effectif dépasse 7 000 salariés en 1943 (dont environ la moitié de femmes) ; l'entreprise emploie environ 5,5 % de la main-d'œuvre italienne de l'armement pour environ 17 % de sa production, au point d'être désignée comme « établissement modèle » par le régime fasciste — un fait qu'il convient de resituer dans le contexte de l'économie de guerre totale de l'Italie mussolinienne plutôt que d'y voir un engagement politique personnel de Ferdinando Innocenti, sur lequel les sources consultées ne se prononcent pas explicitement.
La destruction de 1944 et le triple plan de reconversion
Le 30 avril 1944, un bombardement allié dévaste le site de Lambrate ; en retraite, les troupes allemandes sabotent le matériel restant. Après un an de contrôle militaire allié, Innocenti ne recouvre la pleine possession de son usine qu'à la mi-1946. Il adopte alors un programme de reconversion en trois axes : créer un véhicule de grande diffusion à bas coût, poursuivre l'activité de machines et d'installations industrielles, et développer les procédés de frittage des métaux. Le premier axe donnera naissance à la Lambretta (voir La naissance de la Lambretta (1944-1951) et son réseau mondial de licences), le second débouchera notamment sur la construction d'une aciérie complète au Venezuela (voir Au-delà de la voiture — la mécanique lourde Innocenti et l'aciérie de l'Orénoque).
Portrait de l'homme
Les sources s'accordent sur un caractère discret, paternaliste, réservé : parlant lentement et avec précision, fuyant les mondanités et les théâtres, méticuleux dans les comptes, décisif sous la pression, pragmatique en politique — cultivant des relations dans des sensibilités opposées comme autant d'outils de protection de l'entreprise plutôt que par conviction. Son seul loisir connu était le cinéma, en particulier les westerns. Fait resté célèbre dans l'entourage professionnel : malgré son poids dans l'industrie automobile italienne, Ferdinando Innocenti n'a jamais possédé le permis de conduire.
De la Lambretta à la Mini, puis la mort (1958-1966)
En 1958, son fils Luigi Innocenti, employé technique dans l'entreprise depuis dix ans, devient vice-président et impose, contre l'avis initial de son père (plus prudent sur l'intensité capitalistique du secteur) et contre un projet concurrent d'électroménager porté par le directeur général Lauro, le choix de l'automobile — d'abord une étude de coopération avec l'allemand Glas autour de la Goggomobil, abandonnée pour ne pas indisposer Fiat, puis l'accord avec la BMC signé en juillet 1959 (voir L'accord avec BMC (1959-1960) et le lancement de l'Innocenti A40). Ferdinando Innocenti meurt le 21 juin 1966 à Varese, à 74 ans, des suites d'une crise cardiaque ; il avait cessé depuis plusieurs années de diriger directement l'entreprise pour raisons de santé, sans jamais abandonner la présidence. Son fils Luigi lui succède (voir 1966-1972 — la mort de Ferdinando Innocenti et les années d'incertitude sous Luigi).
Voir aussi
- La naissance de la Lambretta (1944-1951) et son réseau mondial de licences · Au-delà de la voiture — la mécanique lourde Innocenti et l'aciérie de l'Orénoque · L'accord avec BMC (1959-1960) et le lancement de l'Innocenti A40 · 1966-1972 — la mort de Ferdinando Innocenti et les années d'incertitude sous Luigi · Innocenti — vue d'ensemble d'une trajectoire industrielle italienne (1933-1996)
- Site source
- lambrettaframecheck.co.uk (British Lambretta Archive)
- Date d'extraction
- 12 sept. 2026
- 1966-1972 — la mort de Ferdinando Innocenti et les années d'incertitude sous LuigiInnocenti (Mini italienne) · Histoire et modèles
- La naissance de la Lambretta (1944-1951) et son réseau mondial de licencesInnocenti (Mini italienne) · Histoire et modèles
- Au-delà de la voiture — la mécanique lourde Innocenti et l'aciérie de l'OrénoqueInnocenti (Mini italienne) · Histoire et modèles
- Innocenti — vue d'ensemble d'une trajectoire industrielle italienne (1933-1996)Innocenti (Mini italienne) · Histoire et modèles
- L'accord avec BMC (1959-1960) et le lancement de l'Innocenti A40Innocenti (Mini italienne) · Histoire et modèles
- L'accord avec BMC (1959-1960) et le lancement de l'Innocenti A40Innocenti (Mini italienne)
- Au-delà de la voiture — la mécanique lourde Innocenti et l'aciérie de l'OrénoqueInnocenti (Mini italienne)
- 1966-1972 — la mort de Ferdinando Innocenti et les années d'incertitude sous LuigiInnocenti (Mini italienne)
- Innocenti — vue d'ensemble d'une trajectoire industrielle italienne (1933-1996)Innocenti (Mini italienne)
- Authi en Espagne — l'autre Mini continentale, une licence BMC distincte d'InnocentiInnocenti (Mini italienne)
- L'Innocenti 186 GT — le grand tourisme secret à moteur Ferrari V6Innocenti (Mini italienne)
- La naissance de la Lambretta (1944-1951) et son réseau mondial de licencesInnocenti (Mini italienne)