De la MB militaire à la CJ-2A civile : un bureau d'études reconverti pour l'agriculture (1944-1953)
Des essais agricoles dès 1942, en pleine guerre
Dès avril 1942, alors que la MB n'est encore qu'un tout jeune véhicule de guerre, le département de l'Agriculture des États-Unis (USDA) teste des exemplaires militaires Willys et Ford comme tracteurs légers, sur des tâches agricoles réelles (13 au 15 avril 1942). Le constat est nuancé : le véhicule se révèle très utile pour de nombreux travaux de ferme, mais inadapté au binage des cultures en ligne, sa garde au sol insuffisante l'empêchant de passer par-dessus les rangs de plantes déjà levées, et la voie de ses roues ne correspondant pas à l'écartement des sillons. Willys perçoit néanmoins tout le potentiel commercial du marché agricole d'après-guerre et lance dès 1944 une campagne publicitaire — comme cette annonce du Saturday Evening Post du 24 juin 1944 — présentant déjà la future jeep civile en tracteur tirant une herse à disques.
CJ-1 et CJ-2 : les prototypes de transition
Craignant qu'un afflux de surplus militaires bradés ne vienne, comme après 1918, casser le marché du véhicule neuf, Willys engage dès 1944 la conception d'une version strictement civile. Le tout premier prototype, désigné a posteriori CJ-1 (« Civilian Jeep »), n'est qu'une MB militaire rapidement modifiée : hayon arrière ajouté, démultiplication abaissée, timon de traction, capote civile. Aucun exemplaire n'a survécu et leur nombre exact reste inconnu. Lui succède la série CJ-2 (40 à 45 exemplaires construits fin 1944-début 1945), surnommée en interne « AgriJeep » : ces prototypes de seconde génération, jamais commercialisés, sont envoyés à l'université Cornell et à d'autres stations agricoles expérimentales pour évaluation. Ils se distinguent déjà nettement de la MB militaire — hayon, prise de force, boîte T-90 à commande au volant, pont arrière renforcé — tout en conservant le même moteur Go Devil.
La marque déposée « AGRIJEEP », finalement écartée
Willys obtient en décembre 1944 le dépôt de la marque « AGRIJEEP », envisagée un temps comme nom commercial du futur véhicule civil. L'entreprise choisit finalement de ne pas l'utiliser, lui préférant l'appellation plus large « Universal Jeep », afin de ne pas enfermer d'emblée le véhicule dans le seul marché agricole et de préserver son potentiel de vente comme utilitaire généraliste.
La CJ-2A entre en production (17 juillet 1945)
La production de la CJ-2A démarre officiellement le 17 juillet 1945, chevauchant encore de plusieurs semaines la fin de la production militaire (environ 9 000 MB supplémentaires sont assemblées jusqu'en septembre 1945). De nombreuses CJ-2A des tout premiers mois recyclent des stocks de pièces militaires — jusqu'au numéro de série 13 453, elles conservent même le pont arrière totalement flottant de la MB, avant l'adoption d'un pont Dana/Spicer modèle 41 renforcé. Les grèves fréquentes de l'immédiat après-guerre chez des fournisseurs tels qu'Autolite, dont Willys dépendait fortement pour la plupart de ses pièces, expliquent en partie les volumes de production restreints de 1945-1946.
Visuellement, la CJ-2A se distingue de la MB militaire par une calandre à sept fentes (contre neuf pour le modèle de guerre) et des phares plus larges, légèrement bombés, montés à fleur de calandre plutôt qu'encastrés (voir La calandre à fentes — de l'invention Ford à la marque déposée). Elle reçoit également une boîte de vitesses T-90 plus robuste, en lieu et place de la T-84 de la MB.
Une vocation agricole assumée jusque dans les moindres détails
Conçue en priorité pour l'agriculture, l'élevage et l'industrie, la CJ-2A de base ne comporte de série qu'un seul siège (celui du conducteur) et un unique rétroviseur latéral — tout le reste relevant d'une très longue liste d'options, proposées par Willys ou par des équipementiers tiers : sièges passager et arrière, rétroviseur central, capote toile, prise de force avant et arrière, poulie à courroie, treuil à cabestan, régulateur de régime, relevage hydraulique arrière, lame de déneigement, poste à souder, génératrice, faucheuse, disque agricole, contrepoids avant, ressorts renforcés, essuie-glaces à dépression, deuxième feu arrière, radiateur climat chaud, protections d'arbre de transmission, chauffage, marchepieds et pare-buffle de calandre. Les teintes elles-mêmes, changeant chaque année entre 1945 et 1949 (Pasture Green/roues Autumn Yellow, Harvest Tan/roues Sunset Red, puis Michigan Yellow, Normandy Blue, Harvard Red...), rappellent délibérément les codes chromatiques des grands fabricants de matériel agricole de l'époque plutôt que ceux de l'automobile de tourisme. Au total, 214 760 CJ-2A sortent des chaînes entre 1945 et 1949.
La CJ-3A, le Farm Jeep et le Jeep Tractor (1949-1953)
La CJ-3A lui succède en 1949 (131 843 exemplaires jusqu'en 1953), avec un pare-brise en une seule pièce, plus d'espace pour le conducteur et une garde au sol de suspension renforcée pour mieux supporter les outils agricoles attelés. Face à un tassement des ventes sur le segment agricole après 1946, Willys crée en 1951 un « Farm Sales Department » dédié, qui homologue deux déclinaisons officielles de la CJ-3A repérables à un préfixe de numéro de série spécifique : le Farm Jeep (relevage hydraulique, timon, protections d'arbre de transmission, ressorts renforcés et régulateur de régime montés en usine) et le Jeep Tractor, dépouillé à l'extrême de tout équipement routier non indispensable (sans pare-brise, ni éclairage, ni compteur de vitesse, ni roue de secours) pour un usage exclusivement agricole. Les décomptes de production de ces deux versions restent flous et contradictoires selon les sources consultées — les estimations vont d'une soixantaine à quelques dizaines d'unités par année selon les auteurs, aucune n'étant considérée comme définitive. Cette vocation agricole spécifique s'éteint avec l'arrivée de la CJ-3B en 1953, qui referme le chapitre agricole institutionnalisé de la gamme Jeep (voir De la CJ-3B au Wrangler moderne : quarante ans d'une même silhouette pour la suite de la lignée civile).
Voir aussi
- Site source
- en.wikipedia.org ; cj3a.info
- Date d'extraction
- 12 sept. 2026
- Du vert olive uniforme à la palette \"ferme\" des CJ d'après-guerreJeep Willys / CJ · Châssis carrosserie
- De la CJ-3B au Wrangler moderne : quarante ans d'une même silhouetteJeep Willys / CJ · Histoire et genèse
- Le moteur \"Go Devil\" L134 — l'atout décisif de WillysJeep Willys / CJ · Moteur
- La calandre à fentes — de l'invention Ford à la marque déposéeJeep Willys / CJ · Châssis carrosserie
- De la T-84 militaire à la T-90 civile — le renforcement de la boîte de vitessesJeep Willys / CJ
- La calandre à fentes — de l'invention Ford à la marque déposéeJeep Willys / CJ
- Du vert olive uniforme à la palette \"ferme\" des CJ d'après-guerreJeep Willys / CJ
- De la CJ-3B au Wrangler moderne : quarante ans d'une même silhouetteJeep Willys / CJ
- Donald Duck, Zamboni et la Lune : trois curiosités méconnues de l'univers JeepJeep Willys / CJ
- Plaques et numéros de série — décoder un exemplaire d'après-guerreJeep Willys / CJ
- La bataille de la marque \"Jeep\" : Willys contre Bantam devant la Federal Trade Commission (1943-1950)Jeep Willys / CJ