L'origine du Double Chevron — l'enquête sur le brevet de 1900 (Stanislas Stückgold)
Enquête sur l'un des plus grands mystères de l'histoire Citroën : que s'est-il vraiment passé lors du voyage d'André Citroën en Pologne en 1900, d'où vient le brevet du fameux engrenage à chevrons qui a donné son logo à la marque ?
Le récit traditionnel démonté
Plusieurs versions publiées (Silvain Reiner 1954 : romance avec une cracovienne à Lodz ; Jacques Wolgensinger et John Reynolds : visite d'usine à Glowno, petite ville à 31km à l'est de Lodz, via le beau-frère banquier Bronislas Goldfeder ; Fabien Sabatès : aucun brevet n'aurait même été rapporté). Collignon démontre par le calcul que la version Glowno est logistiquement quasi impossible en 1900 : la ligne ferrée vers Glowno n'est achevée qu'en 1903 — en 1900, le trajet Lodz-Glowno exige une chaise de poste (~1h15 minimum), rendant le total du déplacement d'au moins 6 heures peu compatible avec une simple visite d'affaires.
⭐ La vraie piste : deux brevets russo-polonais rivaux de taille d'engrenages à chevrons
Recherche exhaustive dans les registres de brevets internationaux (1890-1900) : seuls deux noms russes/polonais apparaissent pour ce type de machine.
- Eusébius Polanowski et Adolf John (Lodz) : brevet de juin 1896 (dents inclinées) amélioré en chevron, déposé le 1er avril 1898, protégé dans 8 pays. John dirige depuis 1866 une importante fonderie/usine de pièces textiles à Lodz.
- Stanislas Stückgold : brevet antérieur, déposé le 19 janvier 1898, protégé en Angleterre, France, Suisse, Danemark, Canada — explicitement décrit comme la base que le brevet Polanowski vient ensuite « améliorer ».
⭐⭐ Le vrai inventeur, selon l'enquête : Stanislas Stückgold
Portrait biographique reconstitué avec précision : né le 18 mai 1868 à Varsovie, petit-fils de rabbin, fils de banquier, diplômé de Polytechnique Varsovie (1890) puis chimie à Zurich et à la Sorbonne. Personnage protéiforme : brevets déposés la même année 1898 dans des domaines aussi divers que la fonte de chaudières, un frein de navette de métier à tisser, la taille d'engrenages à chevrons, un régulateur électrique de machine à vapeur, et même une machine enregistrant les improvisations d'un pianiste. Exilé à Paris en 1905 (engagement politique contre le pouvoir russe en Pologne), il devient peintre, ami d'Apollinaire, Matisse, le Douanier Rousseau — et, plus tard, ami et portraitiste d'Einstein et de Freud. Mort à Paris le 9 janvier 1933, inhumé au Père Lachaise.
Faisceau d'indices retenu par l'auteur (jamais présenté comme certitude absolue) : le brevet Stückgold est antérieur à celui de Polanowski-John ; aucun document Citroën ne mentionne jamais le nom Polanowski ; après avril 1900, le nom Stückgold disparaît des registres de brevets alors que celui de Polanowski continue d'être cité jusqu'en 1909 — suggérant que le brevet Stückgold, moins protégé et donc moins coûteux, avait déjà été cédé à cette date (à Citroën ?), contrairement à celui, plus verrouillé juridiquement, de la solide firme John.
Fait vérifié de premier ordre : le premier client Citroën était polonais
La plus ancienne brochure Citroën connue au monde (fin 1904) montre une photo légendée : « ces roues ont été exécutées pour MM Scheibler et Cie à Lodz (Russie) » — Karl Wilhelm Scheibler, « le roi du coton » à Lodz. André Citroën a donc choisi, dès ses débuts, de rendre la pareille commercialement à ses origines polonaises. Plus ancienne publicité Citroën connue : 31 juillet 1902.
Pourquoi le chevron plutôt que la dent droite (fait technique général)
Les engrenages à chevrons ne se désengrènent pas latéralement, transmettent plus de force pour un encombrement donné, et fonctionnent silencieusement (contrairement aux dents droites qui provoquent à-coups et vibrations croissant avec l'usure) — avantages décisifs pour l'industrie textile de Lodz (entraînement de longues lignes de métiers à tisser par arbres et poulies), principal débouché industriel de l'époque et du lieu.
Origine possible du motif lui-même : le tissage
Hypothèse (assumée comme reconstitution, non comme fait) de l'auteur : Stückgold, ayant travaillé pour l'atelier de tissage Reinert (rue Wolczanska, Lodz), aurait observé le motif en chevron du tissage du tweed en deux passages et l'aurait dupliqué pour concevoir sa denture d'engrenage.
Suite de l'entreprise
Après acquisition de la licence, Citroën termine ses études, effectue son service militaire (31ᵉ régiment d'artillerie, Le Mans, jusqu'à l'été 1901), s'associe à Jacques Hinstin, et engage l'ingénieur Maurice Koechlin (co-concepteur de la structure de la Tour Eiffel) pour industrialiser la machine et l'adapter à des roues de plusieurs mètres de diamètre. Angle retenu : 45° (facilite le calcul des trains d'engrenages). Premiers clients : Pologne/Russie, Peugeot Frères, Hotchkiss, Schneider, la Marine, les Chemins de fer. Effectif : Citroën produit mieux et moins cher que PIAT (735 ouvriers) avec seulement 10 puis 40 ouvriers.
⭐ Une coïncidence de dates frappante
Calcul de l'auteur à partir du calendrier de Polytechnique (vacances de Pâques) : la découverte du brevet aurait eu lieu le 18 ou 19 avril 1900. Il note, sans trancher, que ce sont ces mêmes dates qui seront choisies 34 ans plus tard pour le lancement de la Traction Avant, le 18 avril 1934.
Épilogue 2025 — une leçon sur la difficulté de corriger un récit déjà installé
Après publication de cet article, un journaliste polonais, travaillant à partir de la version Glowno (moins rigoureuse), a découvert un authentique barrage à engrenages de bois près de Glowno et publié un article de presse relançant cette version, sans aucune preuve tangible d'un lien avec André Citroën. Glowno est désormais commémoré en Pologne comme le lieu de naissance de l'histoire Citroën (plaques, inaugurations) malgré le rectificatif de l'auteur auprès de ses correspondants polonais, resté sans effet. Leçon méthodologique directement pertinente pour ce corpus : un récit populaire déjà répandu résiste souvent à une correction mieux sourcée, une fois qu'il est « lancé ».
⚠️ Nuance ultérieure de l'auteur lui-même
Dans un article distinct sollicité directement par le Patrimoine Citroën (2011), l'auteur affine cette conclusion : le logo lui-même n'apparaît sur aucun document avant 1919, et le nom « Double Chevron » désignait d'abord une qualité d'acier (à partir de 1917) avant de devenir un symbole graphique. Voir Le Double Chevron vient-il vraiment des engrenages ? La piste de l'acier — les deux explications (engrenage ET acier) sont présentées comme complémentaires, pas contradictoires, par l'auteur.
Voir aussi
- La genèse technique de la Traction — pourquoi ce projet, pourquoi ces choix d'ingénierie · Le Double Chevron vient-il vraiment des engrenages ? La piste de l'acier · Histoire générale de la Traction Avant (1934–1957) · Chronologie complète de la Traction (1934–1957) et postérité · Verification croisee
- Site source
- jeromecollignon.blog4ever.com
- Auteur du site
- Jérôme Collignon
- Date d'extraction
- 11 sept. 2026
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