Aller au contenu
§ 01 · Histoire et modèles

La genèse technique de la Traction — pourquoi ce projet, pourquoi ces choix d'ingénierie

Citroën Traction Avant · 1934–1957 · 5 min de lecture · extraite le 11 sept. 2026

Pourquoi si vite après la Rosalie ? Ce n'est ni industriel, ni politique, ni économique — c'est une affaire d'hommes

L'auteur examine et écarte méthodiquement les explications industrielles (renouveler un outillage non amorti tous les deux ans n'a pas de sens), économiques (la crise de 1929 touche la France plus tard, différemment, via un choix protectionniste/déflationniste) et politiques (chute de multiples gouvernements 1932-1938, affaire Stavisky février 1934) comme causes suffisantes. Sa conclusion : le vrai facteur déclenchant est humain. Trois figures qui auraient pu freiner André Citroën ont disparu juste avant la décision : Ernest Mattern reparti chez Peugeot (1928), Georges-Marie Haardt (« ami prudent ») décédé mars 1932, Louis Guillot (sous-directeur général) décédé le 16 février 1933 — quelques semaines avant le lancement du projet.

⭐ André Lefebvre : renvoyé par Louis Renault avant d'être engagé par Citroën

Fait central déjà connu mais ici détaillé : Lefebvre, diplômé de l'École Supérieure de l'Aéronautique (1914), avait présenté à Louis Renault un projet de petite Traction avant — refusé et raillé (reconstitution de la réplique attribuée à Renault : « Supprimer le châssis ? Foutaises Monsieur Lefebvre ! »), ce qui provoque son licenciement. Citroën, ayant visité les usines Budd (licence Tout-Acier/monocoque) et examiné le prototype FWD Ruxton à Detroit, saisit immédiatement la portée du projet.

Nom de code interne du projet : « PV » pour « Petite Voiture » — la Traction était initialement pensée comme un produit d'appel économique (dans l'esprit de la 5CV Citron de 1922), pas comme le remplaçant direct de la Rosalie ; sa supériorité technique a rendu ce remplacement inévitable.

L'ingénierie des liaisons au sol — le raisonnement complet

Le principe fondateur, venu de l'aéronautique

Lefebvre applique aux automobiles les principes de stabilité aéronautique : la voiture doit « virer à plat », la roue ne doit jamais quitter le sol (perte d'adhérence), et les masses lourdes doivent être centrées — un ingénieur nommé Julien est chargé de l'étude (conférence du 11 avril 1933).

La recherche physiologique qui a guidé la conception

Julien teste l'oreille interne d'essayeurs assis sur un siège oscillant : au-delà de 2 secondes de cycle, fatigue par trépidations ; en dessous d'1 seconde, mal des transports. Conclusion technique : centrer les masses lourdes réduit l'amplitude angulaire du mouvement perçu (comme au centre d'un balancier).

Le moteur, une contrainte que Lefebvre méprisait

Il surnommait les moteurs « les tourne-broches ». Implantation pensée pour l'équilibre : pompe à essence/allumeur/remplissage d'huile à gauche contrebalancent la tubulure d'échappement en fonte à droite ; batterie centrale (au prix d'un accès nécessitant la dépose du capot) ; usage maximal du zamak pour la légèreté.

Pourquoi les roues indépendantes (et pas un essieu rigide façon Tracta)

Sur un essieu rigide solidaire du châssis, chaque bosse fait décoller puis retomber lourdement la roue — perte d'adhérence répétée (exemple cité : la Tracta à essieu rigide type De Dion). Solution : libérer la roue du châssis (le train avant pivote autour de la coque) et l'alléger au maximum.

Le compromis « largeur du berceau » — un vrai dilemme d'ingénieur

  • Berceau étroit (point d'attache fin) → demi-essieux longs → suspensions surdimensionnées, mais la coque penche peu en virage et délègue son poids aux pneus (meilleure adhérence).
  • Berceau large → demi-essieux courts → suspensions légères, mais la coque penche davantage et déleste les roues en virage (moins bonne adhérence).

Solution retenue : un berceau démontable boulonné sur la coque — disposition dont l'auteur n'a trouvé aucun équivalent chez un autre constructeur des années 1930 malgré des recherches poussées. Deux inspirations possibles évoquées avec prudence (non confirmées) : la visite de l'ingénieur Lepicard chez Citroën en 1931 (futur fondateur de Derby), et un brevet italien antérieur, l'essieu Parisi (breveté le 16 juin 1930 par Francesco Parisi, monté sur une Ceirano) — « le seul similaire à la solution retenue par Citroën quelques mois plus tard » selon l'auteur.

Dimensions techniques du berceau retenu

Largeur du berceau : 320mm (mesure aux broches). Longueur de chaque demi-essieu : 470mm (mesure au centre du pivot). Répartition du moteur : 1/3-2/3 (non centré). Seul le berceau a été breveté, pas l'ensemble du dispositif.

Le principe final : tout reporter sur la coque, jamais sur la roue

Suspensions (barres de torsion longitudinales), amortisseurs à friction, boîtier de direction — tous fixés sur le berceau/la coque, jamais sur la roue elle-même, pour minimiser le poids non suspendu. Évolutions ultérieures notées : amortisseurs Spicer déplacés sur les demi-bras, amortisseurs « Bibax » sur les 15, jantes Pilote ajourées allégées.

Partie II (article inachevé côté auteur) : « l'occasion fait le larron »

L'auteur y répond à un historien qui suggère qu'André Citroën « voulait » une Traction Avant et a cherché l'homme pour la réaliser — il le conteste. Son portrait : Citroën ne cherche pas l'innovation, il la saisit quand un homme enthousiaste la lui apporte de façon convaincante (il a d'abord refusé l'éclairage de la Tour Eiffel, jusqu'à ce que Fernand Jacopozzi revienne avec une maquette). Chaque grand projet Citroën a son « déclencheur » humain : Stückgold (le brevet), Haardt (les Croisières), Hinstin (les autochenilles), Jacopozzi (la Tour Eiffel), Lefebvre (la Traction), Sensaud de Lavaud (la Turbine). Contexte confirmé : Rosengart avait tenté sans succès fin 1932 d'associer Citroën à sa Supertraction (licence Adler) ; ce sont des essais sur chaussée glissante de décembre 1932 qui déclenchent le véritable intérêt de Citroën pour le principe de traction avant.

Voir aussi

Provenance de cette fiche
Site source
jeromecollignon.blog4ever.com
Auteur du site
Jérôme Collignon
Date d'extraction
11 sept. 2026
Voir aussi · fiches citées par celle-ci
Fiches qui citent celle-ci